Aux origines d’un parcours éclectique : de l’Angleterre à la France, entre sens et neurosciences

Rochelle Ackerley incarne l’image même de la chercheuse contemporaine, curieuse du monde, mobile, engagée et résolument tournée vers l’interdisciplinarité. Formée initialement au King’s College London, là où l’excellence médicale rencontre la recherche fondamentale, elle obtient son doctorat en neurosciences en 2007. Son travail de thèse, déjà centré sur le système sensoriel somatique, la propulse sur la scène de la recherche européenne. Difficile de séparer chez elle l’expatriate à l’accent international de la scientifique enracinée dans la tradition du questionnement britannique : « how does the body make us who we are? ».

Après divers passages par l’Université d’Oxford, l’Université de Göteborg, et enfin le CNRS à Marseille, c’est aujourd’hui à l’Institut de Neurosciences de la Timone (INT, CNRS–Aix Marseille Université) que Rochelle Ackerley poursuit ses recherches. Elle occupe également un poste clé de directrice de recherche (CRCN, INSERM), animant des équipes transversales autour de questions fondamentales sur l’intelligence du corps.

Le toucher en majesté : une porte d’entrée sur la cognition incarnée

La singularité de l’approche de Rochelle Ackerley réside dans sa fascination pour le toucher, premier sens à émerger chez le fœtus, et peut-être le plus mal compris chez l’adulte. En se concentrant sur les fibres nerveuses spécialisées appelées fibres C tactiles, elle éclaire avec finesse l’influence du toucher doux sur le bien-être, la perception de soi, et la construction de l’identité corporelle. Depuis la découverte en Suède de la sensibilité particulière de ces fibres au contact lent et chaleureux, leur rôle dans l’émotion et la cognition ne cesse de retenir l’attention.

  • Les fibres C tactiles sont sensibles à des pressions lentes, typiquement à la caresse, entre 1 et 10 cm/s.
  • Ces fibres projettent vers des régions corticales émotionnelles, notamment l’insula, impliquée dans l’interoception.
  • Chez l’humain, le toucher affectif module la gestion du stress et la reconnaissance sociale (McGlone et al., 2014).

Dans un article pivot publié dans Neuron (2014), Ackerley et al. démontrent comment la stimulation de ces fibres modifie le body ownership, cette sensation intime de « posséder » son propre corps. Rien d’étonnant, dès lors, à ce que ses travaux aient des retombées majeures aussi bien en neuropsychologie de la douleur chronique, qu’en développement infantile ou dans la compréhension des troubles du spectre autistique.

Vers une cartographie toujours plus fine du schéma corporel

Si le toucher représente la frontière la plus immédiate entre soi et l’extérieur, il agit aussi comme un ciment du schéma corporel. C’est dans ce domaine que Rochelle Ackerley fait figure de pionnière, multipliant les ponts entre la clinique, la modélisation informatique et la neuroimagerie.

  • Sa participation aux études sur la proprioception a permis de mettre en évidence les altérations de la perception du corps dans des pathologies telles que les AVC ou la fibromyalgie (Ackerley et al., Brain, 2016).
  • Elle s’appuie sur des outils sophistiqués : scanners IRM de haute résolution, suivi du mouvement des membres, capteurs de pression ultraprécis.
  • Elle collabore étroitement avec des spécialistes du handicap et du vieillissement, révélant comment la relation au corps change en fonction de la plasticité cérébrale et du contexte sociétal.

Son intervention au Festival de la Main à Marseille en 2022 fut l’occasion d’illustrer, à l’aide de jeux expérientiels, le phénomène des « membres fantômes ». Les places, devenues rares pour assister à ses conférences, témoignent d’un engouement grandissant pour ces enjeux sensoriels oubliés.

Corps subtils : le rapport à soi, à l’autre et à l’environnement

Loin de limiter la cognition au cerveau-machine, Ackerley postule que « comprendre, c’est aussi sentir ». Cette idée, que partagent les courants dits “embodied cognition”, structure une bonne partie de ses recherches actuelles.

Plusieurs de ses projets soulignent la diversité des relations entre corps, espace et cognition :

  • Perception active : comment l’exploration tactile volontaire façonne l’apprentissage perceptif (expérience menée sur la discrimination de textures, avec des variations selon la motivation et l’attente).
  • Empathie tactile : comment un toucher reçu ou observé chez autrui module notre état émotionnel et cognitif.
  • Robots et prothèses sensorielles : collaboration avec des ingénieurs afin d’enrichir la rétroaction cutanée pour les personnes appareillées (cf. projet BRAINCOM, soutien européen H2020).

Les applications de ce type d’approche sont multiples : du design d’environnements mieux adaptés au vieillissement, jusqu’aux nouvelles formes de rééducation en réalité virtuelle pour personnes ayant perdu une perception fine du corps (voir la start-up Neurable, collaboration récente).

Questions contemporaines : santé, société et intelligence adaptative

Le travail de Rochelle Ackerley force la réflexion sur certaines questions brûlantes :

  1. La précarité du toucher à l’ère du numérique : L’OMS rappelle que l’isolement sensoriel est une catastrophe « silencieuse » sur le plan psychique. Or, selon les travaux d’Ackerley (interview France Culture, 2023), jusqu’à 12% des Européens avouent ne recevoir de caresses ou de contacts que quelques fois par an.
  2. La révolution des interfaces haptiques : Grâce à l’apport de connaissances sur la physiologie du toucher, de nouvelles générations de prothèses biomimétiques voient le jour — on mentionnera la main bionique “Touch Bionics” testée avec le concours de ses équipes (Ackerley et al., Frontiers in Neurorobotics, 2021).
  3. Les enjeux éthiques du recalibrage sensoriel : Faut-il “booster” artificiellement certains ressentis corporels ? La question n’est pas pure fantaisie, à l’heure des expériences de body hacking, d’implants connectés, ou du développement de substances modifiant la sensibilité cutanée (cf. congrès IBRO, symposium 2022).

Derrière la chercheuse : engagement, pédagogie et transmission

Rochelle Ackerley ne se conçoit pas uniquement comme une productrice de données. Sa présence sur des médias généralistes tels que France Inter, sa participation à la Nuit Européenne des Chercheurs, ou encore ses interventions dans des écoles primaires, soulignent un souci constant de pédagogie. L’une de ses marottes : déconstruire l’idée que la cognition est purement cérébrale, rappeler que celle-ci naît aussi de nos gestes, de nos sensations les plus élémentaires.

Elle multiplie les dispositifs d’éducation sensorielle : ateliers tactiles, publications jeunesse, ou encore podcasts comme “Sense and Science” (2020), accessibles en ligne. Un exemple frappant : lors du premier confinement, elle diffuse une série de capsules expliquant comment “prendre soin de son cerveau… par la peau”, relayées par Le Monde.

Ouverture : Pour une écologie sensorielle de la cognition

À l’heure où l’attention collective se porte souvent sur l’intelligence artificielle ou les réseaux numériques, le chemin de Rochelle Ackerley invite, en creux, à méditer sur la fragilité du savoir-sentir. Ses recherches, entre laboratoire et société, questionnent la valeur de nos expériences corporelles, la capacité d’adaptation de notre cerveau à un monde changeant, et la nécessité de défendre une forme de « biodiversité » sensorielle.

Pour aller plus loin, la lecture de ses publications clés (Neuron, Brain, Frontiers in Neurorobotics), et l’écoute de ses interventions publiques, permettent de saisir combien une science du corps n’est jamais éloignée d’une réflexion sur l’humain dans toute sa complexité.

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